Mes coups de cœur

    Hommage à Marielle de Sarnez ( 1951-2021 )

    En tant que Vice-Présidente de la Commission des Affaires Etrangères, j’ai été amenée à présider la Commission des Affaires Etrangères en concertation avec Marielle et son équipe au long de sa maladie.

    Vous trouverez ici l’hommage que je lui avais adressé en début de réunion de la Commission au lendemain de ses obsèques le 19 janvier dernier.

    Vous trouverez également ci-dessous les prises de parole du Président de l’Assemblée nationale et du Premier Ministre à l’issue de la séance des questions d’actualité du mardi 9 novembre où la Représentation nationale lui a, à son tour, rendu hommage en observant une minute de silence.

    Éloge funèbre de Marielle de Sarnez

    M. le président.

    (Mmes et MM. les députés et les membres du Gouvernement se lèvent.) Il me revient le triste honneur de prendre la parole pour prononcer l’éloge funèbre de notre collègue Marielle de Sarnez, emportée au début de l’année, le 13 janvier dernier, par une leucémie foudroyante.

    Prononcer son éloge peut paraître simple, car tous ici, nous connaissions ses talents, ses engagements, son dévouement au bien public et à « l’urgence européenne » – pour reprendre le titre de l’un de ses livres.

    Mais prononcer un éloge « funèbre » paraît presque un non-sens, car rien n’était moins funèbre que son tempérament, son être même : femme de conviction, toujours active, toujours ardente, Marielle de Sarnez était la vitalité personnifiée, le mouvement incarné, et dix mois après sa disparition, son âme de combattante semble toujours défier la fatalité.

    Fille de résistant, Marielle de Sarnez avait, chevillés au corps, le goût de la liberté, la passion du débat démocratique et la volonté de faire avancer ses idées sans jamais sacrifier au conformisme.

    Elle n’était pas seulement centriste, elle était centrale : au centre de nos débats, au point nodal des préoccupations qui sont les nôtres, elle avait consacré sa vie à faire émerger un espace politique nouveau et libre, aussi légitime et reconnu que la droite et la gauche, et avec lequel droite et gauche pouvaient se rencontrer pour parler, imaginer, construire.

    Oui, elle fut pionnière, en un temps où la bipolarité semblait la norme, elle qui cherchait à réunir plutôt qu’à exclure. Le centre qu’elle désirait n’était pas un moyen terme, un « marais » hésitant et ondoyant, mais une vraie cause, emportant de vrais combats. Le centre selon Marielle de Sarnez empruntait à la droite la droiture, à la gauche la générosité, au gaullisme de son père l’amour de la France et à la démocratie chrétienne l’idée européenne, synthèse audacieuse qui fut sa marque quarante ans durant.

    La politique, Marielle de Sarnez l’avait connue dès l’enfance, puisque son père était le chef de cabinet de Roger Frey, ministre du général de Gaulle. Pourtant, elle ne voulut pas être une héritière. Rompant avec les traditions d’une famille issue de la noblesse d’Empire, la lycéenne s’élance dans le Paris en ébullition de Mai 68. Puis elle cherche à assurer son indépendance matérielle, en travaillant.

    La politique ? Ce fut donc par la petite porte qu’elle y entra, pour un simple emploi de secrétariat. En 1973, à 22 ans, la voici au sein des Jeunes Giscardiens. Dans l’effervescence des années 1970, elle ne veut ni conservatisme ni gauchisme, mais s’enthousiasme à l’idée d’un président jeune qui modernise la France. Elle est payée de ses efforts en 1974, quand la victoire de son candidat se traduit par la création d’un secrétariat d’État à la condition féminine, le droit de vote à 18 ans ou le renforcement des droits de l’opposition, autant d’innovations qui satisfont sa quête réformatrice.

    Durant cette mémorable campagne, elle rencontre François Bayrou, avec qui elle fera chemin, pour le centre, pour l’Europe, pour ces idées qu’ils ont en partage et qu’ils feront avancer ensemble. Je sais la douleur de notre ancien collègue, depuis ce « jour en trop » où son alter ego lui fut trop tôt enlevée.

    Il l’a connue militante, députée européenne, élue locale, ministre, députée enfin, et d’emblée présidente de commission. Entre-temps, elle l’aura accompagné comme conseillère, puis directrice de cabinet au ministère de l’éducation nationale, de 1993 à 1997, ensuite comme secrétaire générale du groupe UDF – Union pour la démocratie française – à l’Assemblée nationale, de 1997 à 1998.

    Députée européenne à partir de 1999, conseillère de Paris à partir de 2001, elle dirige la campagne présidentielle de François Bayrou en 2002, puis celles de 2007 et de 2012. Cofondatrice et vice-présidente du MODEM – Mouvement démocrate –, elle devient en 2009 la secrétaire générale du Parti démocrate européen.

    Ses yeux clairs observent avec acuité un monde en pleine mutation, dans lequel les vieux clivages s’estompent et les vieilles dictatures s’effondrent. Elle qui croit en l’Europe, en la démocratie, en une paix raisonnée entre nations raisonnables, se passionne pour l’Ukraine et sa révolution orange, la couleur même du Mouvement démocrate en France.

    Orange comme le soleil levant, orange comme la fusion des métaux et des idéaux, telle était sa nuance, ardeur et complexité confondues. La recomposition politique de 2017 ne s’est pas faite sans elle. Lavant l’un de ses rares échecs, dix ans plus tôt, dans la 11e circonscription de Paris, elle obtient plus de 40 % des suffrages au premier tour, et plus de 63,5 % au second.

    Sa connaissance des dossiers européens et internationaux la désigne tout naturellement à la présidence de notre commission des affaires étrangères, où elle brille de tous ses feux. Le drame syrien, le Brexit et bientôt la crise du coronavirus mobilisent la militante passionnée qu’elle est restée ; la crise migratoire la préoccupe et elle préside la mission d’information sur les migrations.

    Surtout, cette convaincue savait aussi écouter les convictions des autres. Respectée et respectueuse, soucieuse de diriger équitablement les débats, Marielle de Sarnez fut une grande présidente de commission, unanimement appréciée pour ce mélange d’entregent et d’autorité dont elle avait le secret.

    Ceux-là mêmes qui combattaient ses idées appréciaient sa personne, la dignité qui émanait d’elle, l’intégrité de sa parole. Quand elle disparut, tous lui rendirent hommage, constatant à quel point elle allait manquer à notre commission, à notre Assemblée, à la République tout entière. C’est donc avec émotion, avec chagrin, que je salue la mémoire de la grande dame de l’Europe qui siégea parmi nous. Son exemple, son courage, sa détermination jusqu’au combat final contre la maladie, nous les saluons aussi, puisqu’ils étaient indissociables de la Marielle que nous avons connue, enthousiaste, volontaire, toujours en mouvement.

    Dans nos souvenirs, dans nos cœurs, elle demeurera vivante. Dans notre hémicycle, elle nous manque et son absence nous peine autant qu’elle nous oblige. L’Assemblée nationale se souviendra d’elle, de sa loyauté et de la profondeur de son engagement.

    À ses enfants, si importants pour elle et dont elle était si fière, à sa famille, que je salue, à ses amis, à ses compagnons de militantisme, à ses collaborateurs, au nom de tous les députés de l’Assemblée nationale et en mon nom personnel, je présente mes condoléances attristées.


    La parole est à M. le Premier ministre

    M. Jean Castex, Premier ministre :

    "La disparition de Marielle de Sarnez, après un long combat contre la maladie, a suscité une émotion profonde et un hommage partagé bien au-delà de sa famille politique. En effet, elle suscitait le respect de tous. Elle ne recherchait pas la lumière mais s’affirmait naturellement, par son talent, par la force de ses convictions et de son caractère, par la cohérence de sa pensée. Elle privilégiait toujours l’engagement au service des idées et des valeurs à la recherche des postes et des honneurs. C’est ce « droit au sens », pour reprendre le titre évocateur d’un essai politique fondateur, qu’elle entendait offrir à ses concitoyens.

    Attachée à convaincre, et certainement pas à plaire ou à séduire par-dessus tout, Marielle de Sarnez représentait le contraire de la politique spectacle, de la quête du superficiel, de la dictature de l’immédiateté. Jamais elle n’a tutoyé la compromission ; toujours, elle a veillé à ramener les choses à l’essentiel. C’était une femme entière, qui parfois rencontrait des oppositions, mais qui toujours en imposait.

    Elle n’empruntait ni les sentiers battus, ni les voies de la facilité, ce qui la rendait apte à relever tous les défis, comme celui si bien réussi de diriger le cabinet du ministre de l’éducation nationale avec le parcours si peu académique qui était le sien – formidable intuition du ministre de l’époque.

    Elle savait parfaitement être une organisatrice née, soucieuse du détail et de la mise en œuvre, et en même temps porter et incarner l’idéal qui guida toute sa vie politique. Son idéal était à la fois puisé dans notre histoire et d’une profonde modernité : celui d’une force politique centrale et centriste, suffisamment puissante pour résister à l’écartèlement partisan, et suffisamment charpentée pour ne pas céder aux idées fausses des marchands de slogans et de solutions faciles, dont les dérives constituent toujours un danger pour les peuples démocratiques. Cette force politique est suffisamment consciente d’elle-même, de son identité, de sa pensée et de son implantation au cœur même de la nation pour accepter de composer des majorités d’idées par-delà les frontières partisanes et les réflexes claniques.

    Depuis toujours, elle a cru viscéralement en cette force politique centrale. Très vite, en effet, elle s’est engagée derrière la candidature de Valéry Giscard d’Estaing à l’élection présidentielle de 1974. L’homme qui voulait rassembler deux Français sur trois ne pouvait qu’emporter l’adhésion et l’enthousiasme de celle qui a toujours affirmé que ce qui rapprochait nos concitoyens était bien plus fort que ce qui les divisait – message d’une étonnante modernité.

    C’est donc tout naturellement qu’en 1978, elle participe à la création de l’UDF laquelle a pour vocation de rassembler les familles politiques jusque-là désunies qui se réclamaient du centre et du centre droit. Héritières d’un riche passé, toutes se reconnaissaient dans le libéralisme économique autant que dans le personnalisme de la démocratie chrétienne ou dans le projet européen des pères fondateurs. Le succès fut au rendez-vous, car ce jeune parti rassembla plus de 21 % des voix aux élections législatives de 1978, que tous les commentateurs jugeaient alors perdues pour la majorité de gouvernement. Cette leçon de sa propre vie, Marielle de Sarnez ne l’oubliera jamais, notamment aux côtés de François Bayrou, avec qui elle allait tisser un engagement politique exigeant en même temps qu’une amitié profonde et durable.

    C’est avec cette même conviction que Marielle de Sarnez a participé en 1998 à la refondation de l’UDF, qui permit au centre politique d’éviter l’effacement lors des législatives de 2002 et d’obtenir près de 19 % des voix à l’élection présidentielle de 2007. À chacune de ces étapes, elle avait défendu bec et ongles l’identité, la liberté, l’indépendance de sa famille politique et de ses convictions. Afin de les renforcer encore davantage, elle participa à la fondation du MODEM, dont je tiens tout particulièrement à saluer, en cet instant de recueillement, les membres présents dans l’hémicycle. Au cours de cette législature, elle a pu déployer ses grandes qualités de parlementaire, notamment – vous l’avez dit, monsieur le président – à la tête de la commission des affaires étrangères, qu’elle a marquée de son empreinte si personnelle, qui ne laissait personne indifférent.

    C’est là qu’est venue la frapper la maladie, une maladie qui ne lui a laissé aucune chance, alors même qu’elle l’affrontait avec une dignité et une force morale dont nous avons tous été ici même, mais aussi bien au-delà, les témoins émus. Marielle de Sarnez se battait pour ses enfants, Justine et Augustin, et pour ses petits-enfants – qu’elle aimait par-dessus tout, qu’elle ne croyait pas devoir quitter si tôt, qu’elle voulait surtout, en mère exemplaire, protéger des souffrances de sa propre disparition. Je veux en cet instant les saluer avec émotion, avec affection, au nom du Gouvernement et en mon nom personnel, tout comme François Bayrou, dont je sais l’indicible peine.

    Avec Marielle de Sarnez, le centre a perdu une figure longtemps discrète, mais que chacun, d’un bout à l’autre de l’échiquier politique, a reconnue comme centrale. Plus que tout autre, Marielle aurait voulu que la vie continue, que le combat pour l’espérance, pour la justice, pour l’humanisme et pour la paix entre les peuples, notamment grâce à une Europe puissante, soit plus fort que tout. Puissent sa clairvoyance, son intégrité, son opiniâtreté et son courage nous inspirer longtemps."


    M. le président :

    "En mémoire de notre collègue disparue, monsieur le Premier ministre, mesdames et messieurs les membres du Gouvernement, mesdames et messieurs les députés, je vous demande d’observer une minute de silence." (Mmes et MM.les députés et les membres du Gouvernement observent une minute de silence.)

    Voir l'éloge sur le site de l'Assemblée Nationale