Enjeux internationaux

    Élections américaines : quelles leçons pour la France ?

    Il est encore très compliqué de s’exprimer définitivement, à l’heure où j’écris ces lignes, sur le résultat des élections américaines, même si Joe Biden semble devoir l’emporter. Les longues procédures judiciaires qui s’annoncent, le risque de manifestations ou d’émeutes, les signaux divergents envoyés par les équipes des deux candidats présagent de longues semaines avant que Donald Trump ou Joe Biden puisse définitivement et légitimement prendre ses fonctions à la Maison Blanche.

    Cependant, à l’aune de ce que nous pouvons déjà observer, il est d’ores et déjà possible de tirer de ce scrutin historique trois leçons pour la France et l’Europe. Sur la couverture médiatique de l’événement, d’abord ; sur l’implantation du populisme trumpiste, ensuite ; sur les relations entre notre pays et les États-Unis, enfin.

    On peut se demander l’intérêt pour une parlementaire française, fusse-t-elle vice-présidente de la Commission des Affaires étrangères, de commenter les élections américaines. Mais ce ne sont pas elles que j’analyse ; ce sont plutôt les implications qu’elles auront pour la France et l’Union européenne. Si tant de citoyens et tant de médias s’intéressent de près à ce scrutin, c’est que les États-Unis sont installés depuis plus d’un siècle, notamment dans la conscience collective, comme la puissance mondiale majeure et l’un des premiers partenaires économique, commercial, politique, culturel et militaire de notre pays. Je ne vois pas là matière à s’offusquer ou à regretter cette attention pour un événement géopolitique capital de cette année 2020.

    Cependant, en suivant la première « nuit américaine » au travers des différents dispositifs ambitieux déployés par les médias français et internationaux, je n’ai pu m’empêcher de rêver à une telle couverture médiatique, par exemple, pour les élections européennes, dont les enjeux et les implications sont bien plus importants pour nos concitoyens. Lorsque l’on voit toute la pédagogie déployée par les journalistes pour expliquer le complexe système électoral américain, et toute la patience des téléspectateurs pour le comprendre, on ne peut que regretter que beaucoup se sentent encore étrangers au fonctionnement des institutions de l’Union. Je crois profondément que c’est par la compréhension que tombent la méfiance et les critiques parfois illégitimes qui accablent l’Europe, et je souhaite que la même ambition soit réalisée lors de scrutins qui affectent encore plus directement notre vie de ce côté de l’Atlantique.

    La seconde leçon importante à souligner, quels que soient les résultats définitifs de l’élection américaine, c’est que le trumpisme résiste et qu’il est bien installé aux États-Unis, que Donald Trump doive renoncer ou non à un second mandat.

    Si je note cela, c’est parce qu’en France et en Europe, nos démocraties sont aussi menacées par des populismes et des modes d’expression du pouvoir violents, brutaux et développant une réalité alternative, bien éloignée des faits. La façon dont, en quatre ans, une partie du peuple américain s’est accoutumée à cette façon de gouverner nous concerne donc en premier lieu. La probable victoire de Joe Biden ne doit pas nous faire revenir à un « business as usual », dans lequel nous aurions oublié la colère des territoires à la marge de la mondialisation, de ceux qui se sentent laissés pour compte et inaudibles. Lors des quatre prochaines années, deux Amériques devront cohabiter et c’est la même division qui risque de fracturer toutes nos démocraties dans la décennie à venir.

    Face à ce risque, la volonté du Président de la République de lutter contre le séparatisme, d’affirmer l’unité nationale, de combattre les inégalités de naissance, de trouver des solutions communes avec nos partenaires européens me semble, plus que jamais, la bonne voie dans une époque où nous devons endiguer le risque de ne plus réussir à discuter ensemble.

    Enfin, dans l’immédiat, ces élections pourraient bien rebattre les cartes dans les relations entre la France et les États-Unis.

    Si Joe Biden ne sera probablement pas le président le moins isolationniste de l’histoire de son pays, sa volonté, dès sa probable installation, que les États-Unis rejoignent de nouveau l’Accord de Paris sur le climat est une grande nouvelle. Sa proximité de vue, avec de nombreux dirigeants européens, permet aussi d’imaginer à moyen-terme des projets ambitieux et communs sur les sujets diplomatiques, écologiques, économiques ou culturels. La France et l’Europe doivent pouvoir se développer sans les États-Unis ; mais ceux-ci restent des partenaires particuliers, et nos destins sont liés depuis plus d’un siècle. On peut lucidement penser qu’un changement à la Maison Blanche bénéficiera aux peuples des deux côtés de l’Atlantique, et permettra de solidifier nos positions, notamment face à l’émergence d’autres puissances rivales, et dans un contexte de crises multiples et imbriquées.

    Dans l’attente des résultats définitifs, donc, pas de triomphalisme ni de table-rase. Seulement le souhait que, sur le fond comme sur la forme, ces élections nous donnent l’occasion d’affermir la puissance de la France et de l’Union européenne, dans l’intérêt de tous nos concitoyens et dans la perspective de politiques ambitieuses pour le climat et pour nos économies. Dans l’espoir, aussi, d’une diplomatie multilatérale qui permette au monde de retrouver un peu de rationalité et de sérénité.

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