Erdoğan : du retrait de la Convention d’Istanbul à l’humiliation d’Ursula von der Leyen

    Commençons par un préambule clair : nous ne découvrons pas le regard profondément conservateur, voire rétrograde, que porte le président de la République turque, Recep Tayyip Erdoğan sur l’égalité entre les femmes et les hommes. Dès 2014, il affirmait « Coran à l’appui, que les femmes ne pouvaient être considérées comme les égales des hommes » et que leur rôle principal était de faire des enfants. La même année, il tentait d’ailleurs de limiter le droit à l’avortement dans son pays. Parallèlement, aucune action n’était prise contre les violences conjugales dans un pays où, en 2020, selon l’association « We Will Stop Femicide », plus de 300 femmes perdaient la vie sous les coups de leur mari ou de leur compagnon.

    Deux épisodes récents ont cependant accentué l’empreinte misogyne d’un chef de l’État turc désormais ouvertement provocateur avec nos institutions et engagé dans un combat frontal contre les valeurs européennes de démocratie, de liberté et de droits humains.

    Le mois dernier, la Turquie s’est d’abord retirée de la Convention d’Istanbul, signée en 2011, et qui fait office de premier instrument contraignant au monde pour prévenir et combattre la violence contre les femmes. Ce texte oblige les gouvernements signataires à adopter une législation réprimant la violence domestique et les abus similaires, y compris le viol conjugal et la mutilation génitale féminine.

    Selon les conservateurs au pouvoir à Ankara, la Convention d’Istanbul encourageait le divorce et ses références étaient utilisées par la communauté LGBT pour être mieux acceptée par la société turque — un autre front contre lequel lutte le président-dévot.

    Cette semaine, sous les caméras du monde entier, alors que le président Erdoğan recevait la présidente de la Commission européenne et le président du Conseil européen à Ankara, dans le but d’apaiser les tensions récentes entre la Turquie et l’Union européenne, Ursula von der Leyen était publiquement humiliée en ne se voyant pas attribuer de siège aux côtés de Charles Michel et de Recep Tayyip Erdoğan et en étant contrainte de s’asseoir… sur le canapé.

    Rappelons d’emblée à celles et ceux qui ont appelé à la rescousse le respect du protocole que Mme von der Leyen et M. Michel sont à égalité dans l’ordre protocolaire ; une égalité d’ailleurs bien comprise lorsque le chef de l’État turc recevait jadis Jean-Claude Junker et Donald Tusk, qui avaient chacun le droit à leur siège à ses côtés.

    De plus, un protocole n’est jamais politiquement neutre. S’il ne s’agissait que de respecter un simple cadre purement technique, il n’y aurait pas besoin de hauts fonctionnaires très expérimentés pour l’organiser, mais d’une simple intendance. M. Erdoğan a sciemment choisi d’humilier la présidente de la Commission européenne parce qu’elle est une femme, et les responsables du protocole européen n’ont pas fait leur travail en supervisant les lieux et, surtout, en modifiant leur configuration. Le protocole européen ne prévoit pas de chaises pour les uns et de canapé pour les autres.

    Recep Tayyip Erdoğan continue à déployer son agenda politique dangereux et il a besoin pour cela d’affaiblir la France et l’Europe. Le récent appel à la fermeté du président Macron face aux agissements turcs doit être entendu et l’Union européenne a le devoir, dans cette situation, de muscler sa parole et ses actes.

    Ne serait-ce que par le prisme de l’égalité femmes-hommes et des droits des femmes, nous voyons à quel point l’imaginaire politique du président turc menace notre vision des droits humains. Et nous mesurons désormais aussi à quel point son cynisme politique ne lui interdit plus aucune humiliation publique vis-à-vis de dirigeantes de premier plan.

    Il est temps de réagir, à toutes les échelles et de façon proportionnée aux attaques, pour protéger nos valeurs et notre conception de la démocratie, des droits et des libertés de chacune et chacun.