Dix ans après les Printemps arabes : entre espoirs et désillusions

    Il y a dix ans, un ensemble de contestations populaires avait traversé de nombreux pays du monde arabe dans lesquels s’étaient accumulées des crises politiques, économiques et sociales. Ce mouvement, qui avait notamment conduit au départ de Ben Ali en Tunisie, d’Hosni Moubarak en Égypte, de Saleh au Yémen, à la mort du colonel Kadhafi en Lybie, ou encore au début du conflit syrien, avait suscité à l’époque une grande vague d’espoir, notamment dans les sociétés démocratiques. Cette révolte, venue principalement de la jeunesse et qui reposait notamment sur la puissante viralité des réseaux sociaux, faisait espérer que les droits de l’homme, les libertés publiques, la démocratie ou la justice sociale triompheraient dans ces pays.

    Dix ans après, force est de constater que le bilan est, a minima, beaucoup plus nuancé.

    En Tunisie, ce fut un demi-succès avec une nouvelle Constitution et l’organisation d’élections. Le pays a aussi échappé à la guerre, à la répression et aux massacres qui ont englouti d’autres pays arabes. Pourtant, les conditions de vie continuent de se dégrader et les promesses de la Révolution ne sont pas tenues sur le plan économique.

    En Égypte, après la prise de pouvoir des Frères musulmans incarnée par Mohammed Morsi, la dictature militaire du général Al-Sissi poursuit une répression brutale contre son peuple.

    La Lybie est toujours déchirée en au moins deux parties rivales.

    En Syrie, la population civile paye encore aujourd’hui le prix cruel de sa tentative de soulèvement contre Bachar El Assad.

    Au Yémen, la guerre a déjà fait plus de 100 000 morts et rend deux tiers de la population dépendante de l’aide humanitaire pour se nourrir.

    Et, bien sûr, dans ces pays et dans tant d’autres, combien de vies brisées, de réfugiés, de déplacés, de rêves évanouis et de désillusions… La montée de l’islamisme politique a aussi encore compliqué la donne et radicalisé la violence dans de nombreux pays.

    Cependant, là où les révoltes ont été écrasées, elles l’ont été par la force et non par une diminution des revendications. Si les désillusions existent, les colères et les problèmes structurels qui animaient les manifestants ne sont pas retombés.Dix ans après, il reste donc des motifs d’espoir qui atténuent le tableau noir de Printemps arabes « inutiles ».

    Comme le soulignait l’historienne Leyla Dakhli dans La Croix, ces contestations ont d’abord été un apprentissage. Dans des sociétés souvent sclérosées par la peur et les inégalités, l’expérience de la révolte a semé des graines en termes de répertoire d’actions et de revendications qui continueront d’essaimer dans les sociétés arabes. La demande de dignité sociale et politique, la lutte contre le sentiment d’humiliation et de relégation ne s’oublient pas chez des peuples qui ont découvert que les manifestations populaires pouvaient éroder des régimes qui semblaient si solides.

    Depuis 2011, la visibilité des femmes dans l’espace public du monde arabe s’est aussi accrue et de nombreuses voix ont émergé. Les revendications féministes font pleinement partie de la demande de dignité, et c’est une bonne nouvelle que les femmes fassent leur irruption dans un monde politique souvent saturé d’hommes.

    En France, nous savons plus qu’ailleurs que les révolutions prennent du temps. Il fallut près d’un siècle entre l’étincelle de 1789 et la consolidation du régime républicain. Et entre-temps que d’Empires, de révolutions, de contre-révolution, de restaurations, de Terreur et de guerres…

    Il faudra du temps pour que les révoltes des Printemps arabes finissent de transformer ces sociétés et que les revendications originelles des manifestants triomphent. Le processus de changement est toujours long, exigeant, complexe, fait d’avancées et de reculs. Mais, chez beaucoup, et notamment les plus jeunes et les femmes, le mur de la peur s’est brisé, ne serait-ce qu’un instant, et ce souvenir-là, c’est le supplément de courage nécessaire à la transformation des sociétés que les contestations des peuples arabes ont apporté depuis ces dix dernières années.